Troisième pays de la Course. Troisième ligne de départ. C’est encore le début de la Course mais certains ont déjà le souffle court et inutile de le rappeler, tous n’atteindront pas la ligne d’arrivée. Si j’étais un cheval, à ce stade-ci, seuls les joueurs compulsifs et les simples d’esprit miseraient sur moi. Il y a quelque chose d’assez paradoxal à être l’under dog. J’ai tantôt le pas lourd du condamné, tantôt le pas léger de celui qui n’a rien à perdre.
Cambodge… À ce moment-ci, ça ne veut pas dire grand-chose. Partie trotter dans un nouveau décor. Les hippodromes se succèdent… Allez demander aux chevaux si la « mécanique-coursienne » s’en trouve réellement changée.
Je ne sais pas si c’est la nostalgie de la picouille qui sent que la retraite prématurée n’est pas trop loin, mais la jument que je suis se refuse à piétiner dans son box et choisit maintenant de voler du temps et d’aller trotter pour le plaisir. Comme les jockeys se font de plus en plus stricts, pour voler du temps à la Course, il faut couper dans le superflu. Je le dis depuis longtemps, les besoins essentiels ne sont qu’une vue de l’esprit… C’est bien connu, les chevaux dorment debout, il n’y avait qu’un pas à franchir pour que les chevaux continuent à trotter durant la nuit.
Mon Cambodge ne dort pas. Mon Cambodge nocturne, c’est mon ventre en étau depuis le Japon (parce que de visiter réellement le Japon m’a fait considérer autrement l’œuvre de Notomb et trouver un nouveau sens à « la métaphysique des tubes »). C’est la pluie incessante qui martèle les toits de tôle, fait déborder les rivières et inonde les rues. C’est cette conversation qui n’a fichtrement rien à voir avec quoi que ce soit qui court, cette conversation qui fait du bien, qui nourrit et à laquelle on ne veut plus s’arracher. Ce sont ces poissons qui n’ont aucun répit et ne demandent qu’à vous masser les pieds sans jamais tenir compte de la loi de l’offre et de la demande. C’est s’obstiner à marcher dans le Quick (comprendre ici l’eau brune qui a tout inondé) envers et contre tous les chauffeurs de Touk-touk qui proposent de vous transporter (là aussi la loi de l’offre et de la demande c’est un concept qui fait défaut).
Certes, je ne crois pas aux besoins essentiels. Mais le sommeil, j’aime bien. Mon Cambodge, c’est saisir l’instant tout en sachant le ponctuer de siestes impromptues. Mon Cambodge, c’est user à la corde mon oreiller à cou dans les transports. C’est s’endormir la bouche grande ouverte dans un moment inopportun… C’est une infinité de mini power nap, mais c’est surtout une sieste au petit matin à Angkor Wat. (N.B. Angkor, c’est à la fois le nom du lieu où se trouve un ensemble de temples pour lequel je n’arrive à trouver un qualificatif assez fort… ET le nom d’une bière cambodgienne. La fille de région en moi ne peut que saluer le fait qu’on reconnaisse ici tout le sacré du houblon!). À Angkor, donc, la jument profite de l’inattention des jockeys pour s’égarer dans un minitemple, contempler Bouddha (parce que des fois c’est là tout ce qu’il reste à faire) et « méditer » un peu. Sa « méditation » se verra interrompue en deux occasions. La première fois, la jument craint de se faire reprocher son manque de sens du sacré mais se rend plutôt compte qu’on la réveille pour lui offrir de s’allonger sur un tapis de prière plus confortable que le sol et ses fourmis. Au deuxième réveil, une vieille nonne et une fillette s’affairent à nettoyer l’espace de prière et à étendre des tapis. La jument les aide un peu dans leur besogne. Elles l’observent, lui sourient et l’invitent à prier avec elles. Plus tard, la jument impie se risquera au recueillement avec elles et d’autres nonnes. Les vieilles femmes compareront leurs mains à ses juvéniles sabots en riant du fait qu’ils aient visiblement si peu travaillé. Elles orneront son poignet d’un ruban rouge en entonnant des incantations dont le sens lui échappera totalement et concluront en tapotant avec amusement sa fossette. Parce que les marchands ne sont plus jamais très loin du temple, le coût de cet instant entre la magie et l’incompréhension se chiffrera à 2 dollars US. Peu cher payé pour échapper à l’attelage et aux coups d’étriers.
On saura bientôt si la jument poursuivra sa course effrénée ou sera de la distribution du vieux carrousel. En attendant, elle s’assure de trotter autant que faire se peut.


#1 by Louis Jules on octobre 12th, 2011 - 14 h 30
@ Lucie Landry : je vous souhaite que, dans votre cas, vous ayez tort, un piano est si vite tombé du 8e étage…
Arianne, encore une fois tu nous démontres que la poésie de ta prose, la qualité des tes observations et la finesse de ton humour sont, pour notre grand bonheur à tous, irréductibles. Le cadre est trop petit et ton talent trop vaste. Il ne fait aucun doute que ta cavalcade ne fait que commencer!
#2 by Guy Raymond on octobre 12th, 2011 - 11 h 07
Arianne, comme l’écrivait M. Simard plus haut, tes textes nous permettent de mieux sentir la course que l’émission elle-même. Bien sûr, les reportages de la course ne sont pas censés raconter le voyage des participants, mais plutôt présenter des sujets particuliers rencontrés en cours de route. Qu’à cela ne tienne, cette formule plaçant les concurrents en équipes de deux nous empêche de bénéficier du talent de chacun, à mon avis. Tant pis. Pendant ce temps, t’as bien fait de profiter du voyage.
Merci, Arianne, et j’espère que tu vas créer un blogue, car j’aimerais te lire longtemps, entre deux films, bien sûr!
#3 by Guy Raymond on octobre 12th, 2011 - 11 h 03
@lucie landry Comme c’est gentil!
#4 by Anne-Marie on octobre 12th, 2011 - 7 h 42
Bonjour Arianne, je suis la mère de Geneviève. Je veux te dire à quel point je trouve que tu écris bien. C’est incroyable. Tant de profondeur, tant de maturité, tant de clarté et quel style! C’est émouvant. Encore une fois, je t’encourage à continuer. Tu finiras par faire ta place. C’est évident. J’ai le goût de continuer à lire tes textes et à voir tes films. Je suis convaincue qu’un jour je croiserai à nouveau ton chemin au hasard d’une librairie ou d’une salle de cinéma. J’aurai alors encore une fois l’immense privilège de goûter à nouveau à ta créativité. BRAVO pour tout et surtout ne lâche pas!
#5 by Raph on octobre 12th, 2011 - 1 h 29
Bonjour Arianne, on ne se connait pas, je suis un ami de Éliot. J’ai eu beaucoup de plaisir à lire tes textes (ton blog). Ils vont me manquer. J’aurais donné de ma poche pour entendre un de ceux ci en fond sonore d’un de tes films. Merci pour les petits voyages littéraires….
#6 by Annie Bouchard on octobre 11th, 2011 - 22 h 32
Je ferai fi du message précédent (je parle de celui de miss Landry), toute zen que je suis, pour te dire simplement à quel point tes textes me transportent, par leur intelligence, leur profondeur et leur subtilité. Quelle joie et quelle fierté de constater que malgré le Quick jusqu’au cou (et là, je pèse mes mots), tu as su vivre quelques libertés volées et exprimer avec tant de délicatesse ce que tu vivais… c’est époustouflant!
Oh comme je t’aime!!
#7 by lucie landry on octobre 11th, 2011 - 21 h 56
on a ce qu’on mérite
#8 by Geoffroy on octobre 11th, 2011 - 18 h 04
Salut Arianne,
magnifique texte encore une fois, dommage que tu n’ais pas pu exploiter tout ton talent dans ce contexte, Revient vite, on s’ennuie.
#9 by alain simard on octobre 11th, 2011 - 16 h 51
wow!!! ca fait vrm vivre ta course tel que tu la sent c plus veridique a mon sens que l emission elle meme!!!on sent ce que tu as vecu…
#10 by Marc Tremblay on octobre 11th, 2011 - 16 h 31
Magnifique!!! merci et quelle chance tu as!