Séoul, bis

Mon dernier passage dans la capitale sud-coréenne (c’était l’an dernier dans le cadre d’un autre projet médiatique pour une autre chaîne) s’était conclu sur une note de tristesse : juste la veille de mon départ, des pluies torrentielles avaient provoqué des glissements de terrain causant la mort de quelques dizaines de personnes.

En arrivant ici, ce sont d’autres informations dramatiques qui me taraudent l’esprit : la Corée du Nord menace de bombarder son voisin du Sud si des activistes pro-démocratie venaient lancer des ballons provocateurs sur l’état du droit à Pyongyang. Mes amis sud-coréens ont vite tenu à me rassurer, parlant de rodomontades auxquelles ils sont habitués de ce voisin pour le moins ombrageux.

Dieu que j’aime ce pays qui n’a jamais cessé de me surprendre dans cette résilience qu’il porte intrinsèquement. Dans le temps, certains ont crû voir comme un fatalisme dans l’acceptation toute coréenne du destin. Au fil du temps, on a réalisé que loin de constituer un lâcher-prise, il s’agissait là d’une stratégie d’optimisme collectif en un avenir indubitablement meilleur, ou à tout le moins possible.

Bien sûr que la société coréenne est parcourue à l’interne par ses propres miasmes et contradictions. Comme cette croissante emprise des évangéliques protestants qui convertissent des millions d’habitants à leur Église (c’est de Corée qu’étaient partis les dizaines de missionnaires qui avaient eu l’idée farfelue et chimérique de convertir les talibans au christianisme. Quelques kidnappings et une exécution d’otage plus tard, ils étaient rentrés tout penauds et repentants). Il y a cette mode de chirurgie esthétique qui cible même les adolescents et qui fait de la Corée du Sud aujourd’hui l’une des plus importantes destinations pour se refaire le visage. Il y a cette quête obsessionnelle de l’excellence qui a poussé des jeunes au suicide.

La Corée du Sud n’est pas encore soulagée de tous ses démons collectifs et individuels. Mais vous pariez que s’il y a une nation capable de se relever de tout, c’est bien la Corée du Sud qui tiendra alors la corde.

Hong Kong, pardon ?

Oui, je sais, j’ai déserté ce blogue depuis notre départ de Fidji. Il faut dire que les choses sont allées extrêmement vite ou alors c’est nous qui avions fini par nous faire au rythme lent des Fidji. À notre défense, il faudra dire quand même qu’au lieu de la semaine habituelle qu’on passe dans chaque pays, nous n’étions à Hong Kong que pour 5 jours pleins. Alors, oui 48 heures de différence, c’est énorme. En tout cas au ressenti.

Les participants non plus n’étaient pas à la fête. Trois jours en tout pour dénicher un sujet, le peaufiner et le réaliser. Pour six d’entre eux, le défi était d’autant plus grand qu’ils sortaient d’une semaine de repos complet aux Fidji, en attendant de connaître les deux de leurs camarades qui allaient réchapper du ballotage. Pas évident pour eux de repartir la machine de La Course, d’autant plus que maintenant ils avaient de nouveaux partenaires choisis par tirage au sort.

Alors, le jour de la remise, j’ai vu des yeux cernés, j’ai eu des aveux de courtes nuits de sommeil, j’ai eu droit à plein d’anecdotes les plus cocasses à cause de la fatigue.
Alors de Hong Kong parcouru à pas de charge, qu’est-ce que j’aurais retenu ?

Étonnamment plein de choses : de cette bourgeoisie so british qui fréquente de chics clubs hippiques, à ce magnat bouffon qui défraie la chronique pour avoir offert un demi-milliard à tout homme qui « soignerait » sa fille de son lesbianisme en l’épousant, la richesse s’est souvent étalé à mes yeux de ce territoire par lequel transite près de 50 % des investissements directs en Chine.

Mais Hong Kong n’est pas que fric, c’est aussi 70 % du territoire demeuré vert, ou en tout cas non encombré de ces gratte-ciel qui constituent normalement la carte postale la plus célèbre de ce bout de terre. Ce sont des petites ruelles pittoresques et surprenantes. Des moments magiques de taï-chi sur une berge de rivière recouverte d’une brume basse.

Et surtout, Hong Kong, ça restera David Attali, notre fixer : tout un personnage celui-là, plein de vie, d’énergie, de générosité. Un Français qui a élu domicile à Hong Kong depuis des années. Il en parle la langue avec un accent et une facilité qui ne peuvent manquer de saisir. Il tenait à nous en faire voir de toutes les couleurs, des plus plaisantes. Il a tout donné dans ce projet avec un enthousiasme qui nous a d’abord ébranlés avant qu’il n’en arrive à doucher notre propre épuisement de voyage. Alors, quand on l’a quitté à l’aéroport, jusqu’où il avait tenu à nous raccompagner, je l’ai serré dans mes bras pour un remerciement plus grand que la longueur du mot qui l’exprime.

Ils ne sont plus que huit…

C’est la loi du jeu, les règles de l’émission : cette semaine, deux participants devaient quitter le groupe. On a beau l’avoir anticipé, le déchirement n’en est pas moindre au moment de l’annonce fatale.

Depuis hier, depuis que je connais le choix des Juges qui devaient réchapper un des participants en ballotage, je porte un regard différent sur les deux susceptibles de nous quitter. Ils ne le savent pas, mais je ne cesse de les observer. Et je suis impressionné par leur calme. Pas la fatalité, un vrai calme, mature, assumé. La conscience tranquille de ceux qui savent qu’ils ont été au bout de leur démarche. Qu’ils ont livré le meilleur d’eux-mêmes. Que dans cet univers parfois subjectif, ils ont manqué quelques rendez-vous avec l’appréciation des juges, mais pour autant ils n’auront pas démérité. Loin s’en faudrait.

C’est sans doute pour cela que les deux retirés de la Course ont été les premiers à féliciter les deux qualifiés. Une manière sans doute de leur donner quittance d’expression de leur contentement de poursuivre l’aventure. Un moment de potentiel grand malaise transformé en scène de grande classe et de belle grâce. Je vous l’ai dit, ils sont très spéciaux ces dix-là ! Même réduits à huit…

En ballotage

Décalage horaire obligeant, c’est à 2 heures du matin que le producteur, le réalisateur et moi nous sommes réveillés pour nous mettre en lien avec Montréal où les trois juges allaient nous annoncer les pointages de la semaine, et du même coup, déterminer les qautre candidats qui devront être soumis au ballotage.

Je suis d’humeur bougonne. Officiellement, c’est le réveil hyper matinal qui me rend de mauvaise humeur. In petto, je sais que c’est ce moment aussi où je vais prendre conscience que quatre jeunes seront confrontés à la réalité d’une prochaine élimination de la Course. C’est ce moment où je réalise à quel point peu à peu je me suis attaché à eux, que j’ai appris à les connaître, que j’ai aimé ce jeu de les scruter de loin pour essayer de comprendre leur philosophie, leur mental, etc.

Sept heures plus tard, je leur fais l’annonce. Très sportifs, les quatre en ballotage acceptent le verdict. Et mieux, ils trouvent dans l’épreuve à venir du film individuel plus une opportunité qu’une angoisse. Ils ne font pas les matamores, ils le pensent vraiment. D’ailleurs, ils ne veulent pas tarder, ils ont déjà leur sac sur le dos. Et s’éloignent de nous avec confiance et sérénité.

Le carré de la Course

C’est fascinant de visionner chaque semaine les films et reportages que nous présentent les participants. C’est troublant d’entendre à travers ces trois minutes leurs voix qui nous parlent, qui nous racontent.

Ce printemps, les jeunes ont déferlé dans les rues du Québec arborant des carrés de différentes couleurs : rouge, vert, jaune, etc. Au-delà du propos que tenaient les uns et les autres, un point commun, l’envie d’une jeunesse de se faire entendre, leur invitation à ce qu’on les écoute.

Je ne le dirais donc jamais assez, La Course est surtout ça : un gros carré noir (même pas la forme d’un carré ce lourd sac à dos bourré d’équipements), un ticket pour le tour du monde et « allez-y, dites-nous le monde ! ».

Le résultat nous ébranle. Ce vaste que j’ai parcouru nombre de fois, je le redécouvre autre à travers les yeux de nos 10. Là où j’ai jadis vu du désespoir, ils me disent de l’espoir, ils remplacent le cynisme par la foi, ils s’accordent le droit de s’émouvoir, de s’attarder sur les petites choses, ils fuient les évidences, ils osent s’approcher de l’autre avec une curiosité intacte, ils ne pérorent ni ne professent, car ils sont capables de se taire et écouter. Se taire et écouter, toute une sagesse que ma génération et celle d’avant avons perdue depuis belle lurette, depuis qu’on s’imagine posséder l’ascendant sur l’autre.

Avec mes 10 jeunes de la Course, c’est une véritable leçon d’humilité qui m’est prodiguée.

Je serais venu (je suis d’ailleurs déjà venu) aux Fidji pour parler de corruption, d’instabilité politique, du paradis envahi par des touristes narcissiques et ignares, tout au plus, j’aurais parlé de rugby, ils sont bons les Fidjiens là dedans.

Les jeunes sont eux allés ailleurs, complètement ailleurs. Tant mieux, j’ai ainsi appris grâce à eux.

Et je ne remercierais jamais assez les juges qui acceptent de saisir cet ailleurs, qui ne brident en rien ce discours qui n’est pas de notre génération, qui au contraire poussent nos 10 à plus d’audaces, plus d’étonnements et bouleversements.

Un juge qui ne dit pas SA LOI, mais plutôt qui consent à se mettre en déséquilibre, ça, c’est une originalité que tous peuvent nous envier. C’est cela la marque de la Course : un autre grand carré arboré par des jeunes, mais qu’on s’enthousiasme cette fois-ci à écouter.

Le fixer

Dans cette langue pourtant riche qu’est le français, on n’a pas encore trouvé de mot exact pour traduire ce titre anglais : fixer. On est encore trop dans la présentation du métier : on dit accompagnateur, sinon guide-interprète, guide ou alors pour les plus poètes « ange gardien ». Mais c’est comme définir le mot après usage, qualifier un service rendu plutôt que dire un métier spécial.

Le fixer, c’est ce personnage, ce contact local qui accueille des jours en avance nos producteurs pour faire en sorte que notre arrivée se passe en douceur. Nos terrifiantes caméras déballées à l’aéroport ? Pas de souci, les douaniers vous souriront. Ne vous y trompez, vous n’aurez pas le même traitement, il aura fallu qu’en amont un fixer ait demandé des autorisations.

Dans ma vie, dans mon métier, des fixers, j’en ai connu des centaines. Certains plus garde-chiourme plutôt que véritables aides, d’autres hyperactifs, certains blasés, d’autres passionnés, quelques-uns prévisibles, des rares créatifs et imaginatifs, etc.

Pour La Course, pour la Carte postale que requiert le réalisateur, le fixer se doit être le meilleur de lui-même et de tous. Un faiseur de miracle, apte à faire sortir le soleil même si la météo s’entête à prévoir de la pluie, capable d’ouvrir les portes les plus réservées, prompt à trouver des solutions plutôt qu’à envisager des obstacles, premier critique des handicaps à surmonter, mais aussi meilleur laudateur des sites visités.

Des fois, quelques fois, on tombe sur des perles. Tel ce Nick qui travaille avec nous aux Fidji. Même pas Fidjien, le bougre. En fait, un produit importé de Nouvelle-Zélande. Installé depuis quelques années ici à l’île de Viti Levu, la principale île de l’archipel, c’est le plus amoureux que j’aie vu de Fidji, le plus respectueux des cultures et des traditions, le plus disponible et disposé des partenaires de conversations, etc. Juste ce qu’il faut d’humour, juste ce que doit de sérieux, juste ce que mérite d’attention, juste ce qui est juste de prévenance.

C’est un de ces noms qui défilera à grande vitesse au générique final. Tout au mieux (pour ne pas dire au pire), un jour il sera révélé dans les bloopers, dans les scènes manquées de tournage.

Réduire les vrais princes de nos émissions, les véritables artisans qui oeuvrent en sous-main, en obscures ombres calligraphiques, la télé n’en est pas à ses premières injustices près. Et j’en suis complice puisque je prends sur mon visage et sur les projecteurs braqués sur moi tout le mérite de tous ceux qui, en réalité, font aboutir les choses.

J’espère juste que vous me croirez si je vous dis que chaque fois que je souris à la caméra, c’est en fait en reconnaissance de leur inestimable contribution.

La tête à l’envers

Il n’y a rien de mieux qu’une destination comme Fidji pour donner tout son sens à l’idée d’une Course autour du monde, ou plutôt au BOUT du monde. 16 heures de décalage avec Montréal. Cette absurde évidence de la force du décalage : je suis toujours demain quand Montréal est à aujourd’hui. Troublant rappel de l’immensité de notre pourtant petite planète. Plus frappant encore, c’est ici aux Fidji que l’on trouve la ligne officielle internationale de datation. Sur l’une des îles de l’archipel, il y a un point précis où le temps bascule, un pas vous fait passer d’aujourd’hui à demain. On a beau reconnaître ce fait scientifique, il n’en demeure pas moins… renversant !

Les juges

Quel rôle éprouvant, voire ingrat que celui de commenter et annoter les films que nous présentent les candidats. Moins de trois minutes ont chaque fois nos trois juges (Karina Marceau, Marc Cassivi et Patrick Masbourian) pour tout dire. Être à la fois critique et constructif. Encourager et en même temps déceler les éléments de faille. La justesse des mots et du regard pour s’assurer que la dimension de subjectivité inhérente au rôle ne paraisse plus importante que les éléments objectifs de la grille d’analyse.

À l’autre bout du monde, à mes côtés, les participants qui doivent encaisser ces commentaires. Les mines renfrognées quand les critiques sont négatives et les visages éclairés quand les nouvelles sont heureuses. Mais à plusieurs reprises, les jeunes opinent du bonnet, saisissant la pertinence de telle ou telle autre remarque. Ils reviendront même à quelques reprises me dire qu’ils sont désolés d’avoir eu l’air « bête », mais qu’ils apprécient les analyses et me demandent même si on pourrait les allonger.

Une réelle marque de respect pour ces trois juges qui petit à petit vont tirer du lot le grand vainqueur. Car au terme de tout cela, il y aura bien un seul gagnant ultime, mais neuf autres semi-gagnants.

En écoutant Karina, Marc et Patrick faire leur analyse, j’ai compris pourquoi ce rôle ne pourrait pas être le mien : il faut beaucoup trop de talent de pédagogue, de critique, d’analyste incisif et concis, toutes des qualités qui me font hélas défaut.

Il pleut sur Panama City

Soudain le ciel se couvre de nuages noirs menaçants. Il fait sombre pendant le jour. Pourtant, la température demeure élevée. Et tout à coup, il se met à pleuvoir avec fureur, d’énormes gouttes, comme si l’atmosphère avait un trop plein d’eau à vider. Sur le Canal de Panama, la pluie qui tombe est une bénédiction; car il en faut de l’eau pour continuer le délicat ballet des navires traversant les différents sas de ce passage étroit. J’aime la pluie. Même celle de Panama City, bruyante et tonitruante.

La pluie, c’est une occasion d’évasion, dans des rêveries. Et je me souviens de mon dernier passage ici à Panama City. Ma rencontre avec un dernier quarteron de fidèles à l’ancien dictateur Manuel Noriega. À l’époque, ces vieux anciens militaires croyaient encore en un retour possible de leur ancien maître. Je suis toujours fasciné par la capacité de certains de s’oblitérer de la réalité, de ne pas voir les exactions commises par leur favori, de faire si peu de cas de la souffrance des autres.

Aujourd’hui, Noriega ne vaut plus grand chose: son emprisonnement en France et maintenant aux États-Unis n’a pas que fait pâlir son étoile, il l’a éteint. Sa résidence à Panama City est abandonnée, envahie de ronces et le gouvernement ne parvient pas à la vendre. Il pleut fort sur Panama City et mon esprit vagabonde. Et je me dis finalement qu’on est si peu de choses.

Zombie hôtel

Minuit passé et je me demande ce que nos voisins de chambre pensent de nous en ce moment. Car, à leur entendement, ils s’imaginent que nous menons une vie totalement dissolue. La Course, c’est une émission qui oblige à de longues nuits de montage, des réveils matinaux pour saisir le levé du soleil et des va-et-vient bruyants entre les différents centres décisionnels.

Le « war room », c’est la chambre de Miguel, le monteur, vers qui convergent les dizaines d’heures d’images tournées par les participants, les vidéo-journalistes et notre directeur photo qui cadre les Cartes postales.

Le quartier général (QG), c’est la chambre du réalisateur Eric à qui il est demandé très « simplement » d’être le maître d’oeuvre de l’émission, de diriger le tournage des Cartes postales, de superviser le montage, de donner les instructions aux caméras des coulisses, etc. En gros, rien vraiment de bien compliqué en autant qu’il excelle dans l’ubiquité.

Le centre des opérations c’est dans la chambre de Léa ou Terry nos deux coordinateurs de production qui arrivent (alternativement) une semaine en avance à nos prochaines destinations pour mettre en place tout l’appareillage de fonctionnement.

D’une chambre à l’autre, des fois éclatent des jurons très retentissants, témoins d’un engagement passionnel des uns et des autres dans cette production. À minuit passé, je dois encore fournir des textes de narration dont le réalisateur a besoin. Et je me demande si dans les chambres à côté, les voisins ne se font pas des idées sur nos activités réelles, sinon doivent nous prendre pour des zombies ne vivant qu’à des heures indues.